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Philosophy Kitchen

French_TheoryEn cet automne 2014, un air de contre-culture souffle sur la friche artistique de PS1 à New York et sur quelques lieux de Londres, Berlin et Los Angeles: pour fêter les 40 ans de la revue et maison d'édition Semiotext(e), pionnière dans la contrebande de théorie française aux Etats-Unis, son fondateur Sylvère Lotringer y a organisé une série de performances intellectuelles et musicales, auxquelles ont accepté de participer de jeunes artistes et écrivains, mais aussi des figures emblématiques de l'avant-garde des années 1970-1980 – le metteur en scène Richard Foreman, les "performeuses" Penny Arcade et Eileen Miles, le poète John Giorno, l'écrivain Gary Indiana, le compositeur électro Alan Vega, ou encore d'anciens étudiants de Lotringer devenus des acteurs majeurs de la pop culture américaine, Kim Gorgon avec les Sonic Youth ou la cinéaste Kathryn Bigelow qui a remporté plusieurs Oscars. En fait de commémoration, ces événements, comme ceux qu'avait déjà organisé Lotringer dans les années 1970, débordent de tous côtés, vers des salles bondées, des horaires étirés, des improvisations musicales, des cris de rage contre la normalisation néolibérale et la gentrification de nos centre-villes, et toujours vers un mélange original de politique spontanée et de citations philosophiques, d'art brut et de théorie déclamée – on y entend parler de "schizo-culture", comme chez Gilles Deleuze et Félix Guattari, de "corps sans organe" comme chez Antonin Artaud, de "pharmakon" comme chez Jacques Derrida, et de "société de contrôle" comme chez Michel Foucault ou dans le fameux cauchemar des Nova de William Burroughs.

Cette alliance singulière de concepts tirés de la philosophie française contemporaine et de propositions politico-artistiques d'avant-garde, cette rencontre un peu aléatoire d'une vague contre-culturelle et d'une vogue universitaire résument, à leur façon, l'étrange phénomène de la French Theory, en tant qu'invention intellectuelle purement nord-américaine. Et elles posent, puisqu'on en célèbre aujourd'hui les quarante ans, la question brûlante de l'actualité de tout cela: n'est-il pas trop tard, ou au contraire n'est-il pas encore plus pertinent, bref est-il encore temps aujourd'hui, dans la deuxième décennie du 21e siècle, de faire converger ainsi invention théorique, radicalité politique et audace contre-culturelle? Est-ce encore d'actualité?

C'est cette simple question de l'actualité de la French Theory – ou de ce que ce label désigne, en matière de potentiel artistique et politique de la "théorie" philosophique – que j'aimerais poser en introduction de notre discussion, en me contentant pour le moment de distinguer une demi-douzaine de sous-questions, comme autant d'axes possibles autour desquels interroger ici, tous ensemble, la pertinence contemporaine de la "theory" – ce drôle d'objet anglo-américain inconnu dans nos pays latins, et qui a beau varier les adjectifs (French Theory, German Theory, pourquoi pas Italian Theory, mais aussi Postcolonial, Queer ou Critical Theory…), il reste une énigme en tant que "théorie". L'actualité de la French Theory, et même de la theory dans son ensemble, est donc à la fois une question épistémologique, géopolitique, institutionnelle, culturelle, historique et politique.

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1. Une question épistémologique

C'est la question de la performativité (politico-artistique) des concepts philosophiques: une notion, un raisonnement, un argument philosophique ont-ils une commune mesure avec la création d'oeuvres d'art ou avec l'action politique et le changement social? Autrement dit, peuvent-ils y contribuer directement, sur le même plan que des affects individuels, des techniques de création, des formes de mobilisation collective? Et peuvent-ils le faire vraiment, je veux dire: autrement que dans les fantasmes de ces médiateurs de génie que sont des gens comme Sylvère Lotringer, et dans les provocations encore vivantes de Deleuze ou Foucault, qui (souvenons-nous) voyaient parfois plus de philosophie chez certains musiciens, militants ou mathématiciens que dans le travail de commentaire de la philosophie "professionnelle"? La performativité théorique est à la fois un très vieux rêve, qui hante la philosophie depuis Platon (le "philosophe-roi") ou Spinoza (avec sa théorie des humeurs), et un problème technique spécifique: à quel niveau précis peut-on articuler des concepts et des pratiques, des élaborations rationnelles et des actions effectives, des inventions conceptuelles et des élans politiques? C'est-à-dire, aussi: cette articulation, ce nouage seront-ils plus faciles à obtenir dans une salle de classe, sur un forum de discussion, au cours d'une lutte ou d'une manifestation de rue, dans un atelier de création artistique, ou encore au sein d'une forme communautaire autonome plus exigeante?

2. Une question géopolitique (et méthodologique)

Cette question-là est celle de la circulation mondiale des savoirs et des tensions géostratégiques sur la carte globale des disséminations théoriques: alors que l'université, et notamment son champ des sciences humaines et sociales, est désormais effectivement mondialisée (de colloques croisés en diasporas intellectuelles) mais aussi dûment hiérarchisée, on ne peut pas ne pas tenir compte des tensions est-ouest et nord-sud, notamment, pour comprendre la production des savoirs théoriques et critiques aujourd'hui. Est-ouest au sens d'une filiation allemande, d'un détournement français, puis d'un recyclage (et d'une invention d'usages) anglo-américains – axe est-ouest lui-même caricatural ici, car de l'Ecole de Francfort aux pensées françaises de l'intensité (chez Deleuze ou Lyotard) puis à leurs prolongements littéraires dans l'université américaine, il n'y a bien sûr pas seulement des différences de méridien, mais aussi des divergences de discipline, d'institution, de tradition et de corpus. Et tensions nord-sud, évidemment, car l'enjeu majeur pour l'avenir de l'émancipation (de ses luttes comme de ses théories) me paraît être celui d'une certaine décolonisation philosophique, ou, pour parler comme Gayatri Spivak, d'une certaine "désoccidentalisation" des signifiants régulateurs du changement socio-politique (révolution, classes, mondialisation et même lutte ou dialectique historique sont des concepts occidentaux, dans leurs sources, dont le caractère universel reste en question). Parmi les signes qui déplacent aujourd'hui toutes nos questions, et décentrent notre propos, il y a ici l'émergence des premiers pôles autonomes de recherche en sciences humaines dans les pays du sud, et leur travail collaboratif très fécond (on va vers un axe sud-sud, sans passer par les universités du nord…) – qu'on pense aux instituts de schizo-analyse brésiliens, au Codesria de Dakar déjà ancien, ou en Inde au Sarai et au Center for the Study of Developping Societies (CSDS) de Delhi. Bref: c'est dans le Sud que ça se passe, désormais, qu'on le veuille ou non, et même s'il reste à déterminer où commence (et finit) le sud, une question de frontière réelle (et de représentation fantasmée) que l'Italie de son côté connaît bien…

3. Une question institutionnelle

Ici, la toile de fond n'est autre que la crise de l'université, privée comme publique: une crise économique mais aussi axiologique, ni la mission vocationnelle ni la mission généraliste de l'université ne paraissant aujourd'hui vraiment tenables… Ce qui est en jeu c'est aussi la capacité désormais de l'université à traverser (ou même briser) les frontières, y compris les cloisons nouvelles, les frontières non seulement nationales mais aussi disciplinaires, non seulement linguistiques mais aussi scolaires: si la production de la théorie critique et son arrimage avec les pratiques collectives doivent encore se faire dans l'université, quelle université nous faut-il pour favoriser une telle tendance? Et comment inverser, alors, les évolutions en cours de l'université qui vont exactement dans le sens inverse – vers la mise en concurrence, la privatisation, la marchandisation, les logiques de résultat et de soumission aux diktats du marché du travail et du besoin de compétences? La question n'est pas si simple, car la comparaison franco-américaine va ici à l'encontre de nombreux clichés: c'est en effet dans l'université américaine largement privée, chère et concurrentielle, qu'on a pu recycler ces philosophies audacieuses, leur inventer des usages sociaux, et développer des théories minoritaires en rupture radicale, et à l'inverse, c'est paradoxalement dans l'université française entièrement publique, presque gratuite et vouée à la transmission d'une culture générale, qu'on s'est le plus violemment fermé à ces auteurs et à ces héritages critiques venus pourtant de France – on y enseigne encore aujourd'hui rarement Foucault ou Derrida dans les départements de philosophie, pas souvent Bourdieu en sociologie, ni même Barthes ou Kristeva en littérature!

4. Une question culturelle (et stratégique)

Après plusieurs décennies d'impact des Cultural Studies et de spatialisation généralisée des savoirs (qui sont envisagés dorénavant dans leur diversité simultanée et leur contiguité culturelle, plus que leur potentiel politique et leur succession historique), quelle est la part du culturalisme, comme stratégie mais aussi comme réalité empirique, dans ce phénomène de la "theory"? Est-ce juste un gadget, ou un produit d'appel, dans le grand supermarché des savoirs offerts aux étudiants et aux chercheurs, un artefact rendu d'autant plus attirant qu'il jouera sur des stéréotypes culturels nationaux très contestables – américain donc pragmatique, allemand donc totalisant, français donc subversif, italien donc politiquement radical..? Et en suivant cette logique, dans quelle mesure, effectivement, peut-on parler aujourd'hui, autour des succès mondiaux des travaux d'Antonio Negri, Giorgio Agamben, et même Maurizio Lazzarato ou feu Antonio Gramsci, d'une véritable "Italian Theory", dans la foulée de la French Theory qui émergeait il y a 30 ou 40 ans? Le mot, et le phénomène, ont-ils un sens? La question subsidiaire, et beaucoup plus large, est celle du statut de la theory en tant que discours philosophique en vogue, autorisant une politisation rhétorique de vieilles disciplines en déclin et un réenchantement culturel (autour des provenances des auteurs en question) du corpus critique. De quoi remonter bien en-deça du culturalisme en vogue, vers les tentatives philosophiques antérieures pour délimiter une politique et/ou une philosophie propres de la téoria – Heidegger opposant le theorein antique à la mathématisation des savoirs, Althusser convoquant la théorie comme science de la démystification des idéologies, ou même Roland Barthes associant "le théorique" à un régime poétique et aphoristique de la pensée.

5. Une question d'histoire de la philosophie

S'il était déjà un peu poussif il y a quelques décennies de coiffer sous la même rubrique les propositions variées, et partiellement incompatibles, de Derrida et Deleuze, de Foucault et Lyotard, mais aussi de Lacan et Roland Barthes, peut-on réunir aujourd'hui dans un même ensemble cohérent leurs successeurs et continuateurs italiens, anglais, américains, mais aussi brésiliens ou indiens, ou encore postmarxistes et postcritiques? Leurs pistes communes formulables négativement, autour de la critique du sujet, de la déconstruction historique ou du retournement de l'héritage métaphysique, sont-elles encore valables aujourd'hui, ou du moins sont-elles encore notre problème, et notre priorité? L'unité postulée ici est-elle seulement tenable? Car il semble bien qu'un clivage ait toujours existé au sein de cet ensemble, un clivage révélé récemment par le développement concomitant de deux conséquences philosophiques de la French Theory qui n'ont entre elles aucun rapport, si elles ne sont pas incompatibles, ou en conflit: d'un côté, c'est la critique radicale du corrélationisme sujet-objet (et potentiel-réel) hérité de la phénoménologie, telle que proposée par la métaphysique critique d'Alain Badiou ou par les théories du possible des so-called "speculative realists" (Quentin Meillassous ou Tristan Garcia), et de l'autre côté, loin de là, c'est l'approfondissement de l'héritage (et de la promesse) marxiste du côté des nouvelles théories du pouvoir, du désir, de la culture et de la performance. On voit là apparaître un vieux conflit, celui qui avait jadis opposé Derrida et Foucault dans une querelle célèbre, et qui continue de cliver la théorie critique contemporaine. Deux pistes aussi dissemblables rappellent en tout cas que la différence, et peut-être même la différAnce, travaillent de l'intérieur depuis le début cet ensemble faussement homogène.

6. Une question politique

Dès lors, la question ultime, et peut-être la plus urgente à l'heure du capitalisme incontrôlable et du catastrophisme mondialisé, est la suivante: sur les ruines de ce rêve de la French Theory, ce rêve d'une performativité politique et existentielle de la théorie, celle-ci peut-elle encore nous servir à quelque chose? Peut-elle encore éclairer des luttes, armer des résistances, équiper en outils opératoires les dominés que nous sommes tous? Trop vaste question, j'en ai peur…

 

di François Cusset -

Circolo dei Lettori (Torino) 24-11-2014

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