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Philosophy Kitchen

CFP#16 \ Les corps désireux. Pratiques et connaissances dans le domaine de l’expérience amoureuse

expérience amoureuse
Ketty La Rocca - You (1975)
 

PK#16 Mars 2022

éditéd par Veronica Cavedagna et Giovanni Leghissa


« Amants, l’un en l’autre comblés, je vous demande : et nous ? »

Rilke

Le discours amoureux, ainsi que l'expérience qui s’y ancre et s’en nourrit - en des manières et sous des formes qui sont loin d'être évidentes - peuvent être observés selon différentes perspectives.  Nous nous proposons ici d'en examiner trois.

1- La première vise à exploiter l'intersection de l'histoire, de la sociologie et de l'anthropologie. Il nous semble approprié de partir de là car l'amour n'occupe une place dans la vie affective des individus qu'à partir de modèles comportementaux culturellement codifiés, dont la performativité se manifeste même quand le sujet n’est pas en recherche d'amour ou qu’il n'a pas encore eu l'occasion d'être submergé par la puissance de la passion amoureuse.

Cette perspective permet, d'une part, de souligner les invariants de la phénoménologie amoureuse. Les écrits de l'Égypte ou de la Chine anciennes, tout comme les chansons populaires, affirment que le bonheur amoureux consiste – avant tout et pour la plupart – à aimer et à être aimé par l'être aimé, tandis que, au contraire, la non réciprocité du sentiment amoureux conduit au malheur, à la douleur, voire à la dépression ou à la perte de conscience de soi (n’oublions pas cependant le bonheur dont jouissent ceux qui aiment sans que cela soit réciproque, que soit parce que l'objet de leur amour n'est plus là, parce qu'il est transcendant, comme le dieu aimé par les mystiques, ou encore parce que l'être aimé ne veut tout simplement rien savoir de celui ou de celle qui l’aime). D'autre part, cette perspective permet de mettre en évidence comment ces invariants reçoivent des déclinaisons différentes d’époques en époques en fonction des dans lesquelles ils se manifestent. La fonction de Béatrice dans le discours de Dante n'est pas la même que celle de son bien-aimé dans la poésie provençale, et l'amour de la princesse de Clèves pour le duc de Nemours, décrit par Madame de Lafayette, n'est pas l'amour que Madame Bovary ressentira pour ses amants. Tomber amoureux du futur marié – ou de la future mariée – dans l'Angleterre victorienne diffère de l’innamoramento de la personne avec laquelle on correspond rapidement par le biais d'un site de rencontres (Meetic, Tinder, etc.).

Ainsi, en premier lieu, voudrions-nous poser la question suivante : quelles formes et quels codes l'expérience universelle de l'amour prend-elle à chaque fois, selon les latitudes et les époques ? À quels canons d'expression cette codification donne-t-elle lieu ? Quel rapport y a-t-il entre la performance de ces canons et l'unicité du sentiment d'amour vécu et vécu par les amoureux ?

Il faut tout de suite ajouter que la perspective historico-culturelle dont il est ici question doit nécessairement accueillir un regard sur l'expérience amoureuse qui soit capable de remettre en question la manière dont la relation de pouvoir entre les partenaires de la relation amoureuse a été articulée – et l'est encore aujourd'hui. À cet égard, deux considérations sont essentielles. 

La première concerne le fait que, presque toujours et presque partout, le discours amoureux est pensé et écrit par des hommes (pour la plupart des hommes adultes libres, riches, capables d'occuper des positions dominantes) qui s’adressent à d'autres hommes (et cela quel que soit le sexe auquel l'objet du désir appartient). La deuxième considération est que les relations amoureuses sont nées dans des contextes sociaux et culturels marqués de façon omniprésente par la domination masculine et patriarcale. Se demander comment l'amour entre les humains naît et meurt sans se demander comment et pourquoi la relation amoureuse peut être intrinsèquement liée à la violence masculine n'aurait aucun sens. Tout aussi inopérante serait une reconstruction historico-anthropologique de la sémantique et de la rhétorique de l'amour qui ne saurait thématiser le fait que l'objet de l'amour est, presque toujours, un objet qui s'articule discursivement en fonction d'un regard masculin.

2- La deuxième perspective à partir de laquelle on peut envisager notre sujet se réfère à la triangulation entre l'amour, le désir et la jouissance sexuelle. Il convient ainsi de remarquer que, même lorsque l'expérience de l'amour est dissociée de la jouissance sexuelle, elle se développe et se déploie néanmoins comme une amplification du désir. Cela ne s'applique pas uniquement aux cas où les amoureux vivent un amour impossible, ou une séparation forcée, ou l'impossibilité d'avoir des relations sexuelles en raison d'une maladie handicapante. Cela s'applique aussi lorsque l'objet de l'amour est éloigné et structurellement inaccessible, ce qui est le cas de l'amour vécu pour une divinité. Le discours mystique, par exemple, témoigne largement du fait que l'amour pour une figure divine soit aussi intense que celui ressenti par un humain pour un autre humain. Il est ici essentiel de se référer à la voie psychanalytique qui s'ouvre à partir des travaux de Freud et de Lacan. C'est précisément la psychanalyse qui autorise l'établissement d'une analogie structurelle entre l'amour entre humains et l'amour qu'un humain peut ressentir pour une figure non humaine. De fait la rencontre amoureuse, d'un point de vue psychanalytique, consiste toujours en une rencontre avec un fantôme - c'est-à-dire avec le fantôme de son propre désir, avec ce qui, manquant au sujet, lui renvoie de l'extérieur cette complétude imaginaire sans laquelle la vie, après tout, serait triste sinon invivable.

Il est tout aussi important de rappeler que la psychanalyse souligne l'impossibilité de poser les rapports sexuels comme ce qui garantit et stabilise l'union amoureuse, comme ce qui sert à établir l'unité et la fusion entre les amoureux. Dans la phénoménologie de l'amour, le désir des amoureux de fusionner et de ne faire qu'un joue souvent un rôle très important. Mais il ne s'agit pas seulement de constater que cette aspiration même à l'union absolue cache parfois, de la part d'un des partenaires, une volonté plus ou moins consciente de domination. Il s'agit surtout de faire ressortir la façon dont un amour "réussi" est toujours une confrontation avec la mort, avec le deuil, conçu à la fois comme une acceptation précoce de la fin possible de l'histoire d'amour et comme une reconnaissance de l'extranéité radicale et de l'irréductibilité de l'autre. En outre le discours psychanalytique, en insistant sur la mise en évidence de la non-évidence de ce "faire l'amour" dont les amants se délectent parfois, souligne l'impossibilité structurelle de comprendre le sexe comme cette composante de l'expérience humaine qui servirait à donner une certaine stabilité ontologique au sujet. Si le sexe a une quelconque pertinence dans la vie consciente des individus, c'est précisément parce que l'extranéité radicale de la jouissance au regard de tout ordre, de toute cohérence ou de toute loi, fait apparaître l'absence de fondement ontologique de la subjectivité.

3- Enfin, nous aborderons la question sous un angle politique. On ne peut affirmer, en effet, que l'expérience de l'amour soit une affaire purement privée, qui se consommerait dans la sphère la plus intime de l'existence individuelle et dont le sujet serait le seul dépositaire. D’une certaine manière, les succès ou les échecs amoureux ne lui appartiennent pas en propre. L'existence des amants et de leur relation intime implique les conditions matérielles dans lesquelles se déroule l'intrigue de leur vie. La question se pose donc de savoir si l'expérience amoureuse ne doit pas être évaluée aussi comme un champ de pratiques qui touchent indissociablement les individus et les collectifs.

À contre-courant des inégalités et des rapports d’assujettissement qui, dans l’histoire, marquent de leur sceau presque tous les modèles de la vie amoureuse, est-il possible d'expérimenter de nouveaux modèles de liberté, capables de valoriser, à l'intérieur même du lien amoureux, la prolifération de différences et d'éthiques locales, contingentes et novatrices ? Enfin, l'amour peut-il être une manière de définir, même dans la dimension locale de la vie privée, une proposition "écologique" de réarticulation des relations au sein des collectifs ? Contrairement à une tradition qui n'a pas su articuler cosmopolitisme et amitié, et qui a relégué le respect des congénères à un vague idéal philanthropique, il est peut-être légitime de demander aux amoureux de devenir promoteurs d'une action fondée sur de nouveaux modèles de sensibilité à la singularité de l'autre.


Sujets :


- la rhétorique, les codes et la sémantique de l'expérience amoureuse

- la représentation des histoires d'amour dans l'art, la littérature, le cinéma

- l'écologie et la politique du choix de l'objet de l'amour

- le rêve d'amour, l'amour impossible et la séparation des amants

- la vie et l'œuvre des mystiques

- la représentation de la différence entre les sexes en fonction de l'expérience amoureuse

- l'amour à l'heure des réseaux sociaux

- la liberté sexuelle et l'éthique de l'amour

- l'amour, le désir et la jouissance sexuelle

- la pornographie, la postpornographie et les pratiques sexuelles contemporaines

- la question de l'amour dans la pensée queer

- l'amour, la sexualité et le handicap

- le travail du sexe : droits, moyens et revendications aujourd'hui


Langues acceptées : italien, anglais, français, allemand.

 

Procédure d’envoi: merci d’envoyer vos propositions d’article à l’adresse redazione@philosophykitchen.com d’ici le 15 juillet 2021 sous la forme d’un abstract de 6000 signes maximum en indiquant un titre, une description précise de l’approche envisagée (argumentation, cadre théorique), une bibliographie raisonnée ainsi qu’une brève bio-bibliographie. Les propositions seront évaluées par les responsables du numéro et par les membres de la rédaction. Les résultats de la sélection seront communiqués avant le 15 septembre 2021. Les articles retenus seront à envoyer pour le 31 novembre 2021 en vue d’une publication en mars 2022 après examen par les pairs en double aveugle.